Monologue : sur les êtres morts-vivants

Je n’ai jamais compris, ça non, jamais compris. Le pourquoi. Le comment. Surtout le pourquoi, d’ailleurs. Je suis né et ma mère est morte. Je me suis demandé : mais pourquoi suis-je né, triomphant ? Comment trouver un sens à ça ? Une vie en l’échange d’une autre, la mienne, pas la sienne, pourquoi ?

C’était un dimanche. Un dimanche de novembre. Le 23. Il faisait sec et froid. Glacial, en fait. Je suis venu au monde par un temps glacial et je n’ai pu sentir que la chaleur mourante de ma mère. Un instant. Puis elle s’en est allée doucement, comme le lait qui refroidit. La tête posée sur son sein, j’ai perdu le battement de son cœur, la caresse de sa main sur mon petit corps de nouveau-né. Elle qui s’endormait pour toujours a murmuré mon prénom dans son dernier souffle. Mon père nous a serrés tous les deux. J’ai senti ses larmes chaudes et puis, après un long moment, ses mains me prendre, son bras me recueillir.

Après ça, j’ai grandi, dans les bras de mon père. Je le suivais partout, un vrai chat curieux. J’étais toujours dans ses jambes. J’ai appris à repasser, cuisiner, mettre le couvert, bricoler, observer et attendre, aimer la vie à ses côtés. Mon père, il savait tout faire. C’était un « homme de main ». Dans les grands châteaux, il entretenait les jardins. Dans les fermes, il réparait les machines. Pour moi, il était magicien.

Je n’ai pas compris non plus, ça non, jamais compris. Le pourquoi, le comment, enfin, vous voyez. C’était un jeudi. Un jeudi de mars. Le 19. Il faisait gris et humide. J’ai vu mon père disparaître sous une botte de paille. Tombée du ciel comme par magie, j’avais pensé, enfant. Maintenant je sais, c’était un accident. Je n’ai pas vu mon père réapparaître, me dire « Félix, ma joie, Shazam et Mazagran, me revoilà !  » Mon père est mort ce jour-là.

Tous les autres sont morts aussi. Mon grand-père, ma grand-mère. Mon autre grand-père, mon autre grand-mère. Tous ceux qui se sont occupés de moi sont morts. Pour me permettre de vivre, moi. Je leur ai laissé chaque fois une partie de moi. De mon enfance, mon insouciance, mon cœur, ma voix, mes bras. Je suis en pièces, partout à l’intérieur de moi. Peut-être qu’il en manque quelques unes pour former un tout. Mais je ne perds pas espoir. Après tout, j’ai eu un père qui pouvait tout réparer et une mère qui donné sa vie pour moi. Alors cette vie-là, elle vaut tout. Tous les efforts. Toutes les peines et toutes les joies.

R.A

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